Quand le ciel inventa le temps

Le temps s’impose à l’humanité comme une évidence aussi familière qu’insaisissable. Il tisse la continuité des instants, ordonne leur succession et rend possible leur coexistence. Pourtant, loin d’être une donnée immédiate, le temps est une construction progressive, s’enracinant dans une histoire longue et profondément liée à l’observation du monde naturel.

Aux origines, la conscience du temps ne pouvait s’exprimer qu’à travers les rythmes de la nature. L’alternance du jour et de la nuit, le retour des saisons, la régularité des astres offraient à l’humanité naissante une première intelligibilité du changement. Le temps ne se donnait pas comme un chaos, mais comme une répétition signifiante, une structure cyclique à laquelle l’existence devait s’accorder.

Le Soleil, en particulier, devint le premier médiateur entre l’homme et la durée. Sa course apparente dans le ciel permettait de distinguer le matin du midi, le midi du soir. Peu à peu, l’idée même de « jour » se forma, lorsque l’on remarqua que l’astre disparaissait chaque soir pour renaître, invariablement, à l’aube suivante. Les ombres que le Soleil projetait sur la terre devinrent des signes : elles s’allongeaient, se contractaient, changeaient de direction à mesure que le Soleil parcourait le ciel.

Le matin, lorsque le Soleil effleurait encore l’horizon oriental, sa lumière oblique allongeait les ombres des objets verticaux. À midi, lorsqu’il culminait au sommet du ciel, ces ombres se faisaient courtes, presque effacées. Puis, à mesure que l’astre déclinait vers l’ouest, elles s’allongeaient de nouveau, jusqu’à retrouver, au crépuscule, leur ampleur première. Aux yeux des anciens, le Soleil semblait se déplacer d’est en ouest autour de la Terre. Nous savons aujourd’hui que ce « mouvement apparent du Soleil » est en réalité dû à la rotation de la Terre sur elle-même, d’ouest en est. Les astronomes grecs de l’Antiquité expliquaient ce phénomène à l’aide de la « sphère céleste », une construction imaginaire sur laquelle les astres semblaient fixés, un modèle encore utilisé aujourd’hui pour décrire le ciel tel qu’il apparaît depuis la Terre.

La rotation de la Terre, sa révolution autour du Soleil et la trajectoire apparente de l’astre du jour devinrent ainsi les premiers grands régulateurs naturels du temps. Grâce à eux, les humains commencèrent à diviser le temps en périodes de durée définie.

Les anciens Égyptiens et les Babyloniens furent parmi les premiers à transformer ces observations en instruments. Ils inventèrent le cadran solaire : une simple tige dressée vers le ciel, le gnomon, dont l’ombre glissait sur une surface plane. À mesure que le Soleil avançait, l’ombre se déplaçait, indiquant, ainsi, l’heure. Les obélisques égyptiens, dressés vers le ciel, servirent ainsi à partager le jour en deux moitiés symétriques autour de midi. Avec le temps, les cadrans se raffinèrent, se dotant de graduations capables de diviser la journée en heures de plus en plus précises.

À mesure que leur compréhension du ciel s’approfondissait, les grandes civilisations de l’Antiquité divisèrent le jour et la nuit en douze parts égales. Les Babyloniens, fidèles à leur système sexagésimal, découpèrent l’heure en soixante minutes et la minute en soixante secondes. Ce choix, fondé sur le fait que le nombre 60 se divise facilement par de nombreux entiers, laissa une empreinte durable, jusque dans la géométrie du cercle et la mesure des angles, héritage transmis par l’astronomie grecque.

Mais l’observation du Soleil révéla bientôt une autre dimension du temps. Les astronomes antiques remarquèrent que sa hauteur dans le ciel variait au fil des jours. Ils constatèrent qu’il avançait lentement vers le nord jusqu’à atteindre un point extrême, puis inverser sa course et se diriger vers le sud, avant de repartir à nouveau. Ce lent va-et-vient modifiait, encore, la durée des jours: ils s’allongeaient lorsque le Soleil montait, se raccourcissaient lorsqu’il déclinait. Le jour où il atteignait son point le plus septentrional devint le solstice d’été, le plus long de l’année ; son extrême méridional marqua le solstice d’hiver, le plus bref. Ainsi se révéla une temporalité plus vaste, inscrite dans le rythme des saisons.

De ce cycle solaire naquit l’idée de l’année : le temps nécessaire au Soleil pour parcourir l’arc complet de ses extrêmes.

À cette temporalité solaire s’ajouta celle de la Lune. Visible dans ses métamorphoses successives, de la nouvelle lune à la pleine lune puis à l’obscurité, elle imposait un rythme régulier d’environ trente jours, inspirant la notion de mois.

Ces cycles du Soleil et de la Lune permirent l’élaboration des premiers calendriers. Les anciens Égyptiens conçurent un calendrier solaire fondé sur le retour annuel de Sirius, l’étoile la plus brillante du ciel. Ils remarquèrent que Sirius se levait près du Soleil tous les 365 jours et que cet événement coïncidait avec les crues annuelles du Nil. En raison de l’importance cruciale de ces crues, le début de l’année civile était marqué par le lever de Sirius. Toutefois, le calendrier égyptien était plus court de 0,25 jour par rapport à l’année solaire réelle, que nous savons aujourd’hui durer environ 365,2422 jours. Cette différence s’accumulait avec le temps, provoquant une dérive progressive du calendrier par rapport aux saisons : un jour de décalage tous les 1 460 ans. Il y a environ 4 000 ans, les Égyptiens commencèrent à utiliser des calendriers lunaires pour planifier les cérémonies religieuses, composés de mois alternant 29 et 30 jours, donnant une année d’environ 354 jours. Les Grecs et les Babyloniens auraient harmonisé ces calendriers avec l’année solaire en ajoutant un treizième mois certaines années.

Afin d’éviter la complexité des calendriers lunaires, fondés sur l’alternance de mois de 29 et de 30 jours pour tenir compte de la durée moyenne du mois lunaire (29,5 jours), les Babyloniens de l’Antiquité élaborèrent un calendrier solaire schématique de 360 jours, conforme à leur tradition du système sexagésimal. Dans ce calendrier, chaque mois comptait 30 jours et l’année se composait de 12 mois. Ce système restait toutefois inférieur de cinq jours à l’année solaire, un écart qui s’accumulait jusqu’à atteindre 30 jours tous les six ans. Les Babyloniens corrigeaient ce décalage en intercalant un treizième mois une fois tous les six ans, procédé qui consistait à doubler le mois babylonien d’Adar.

Le calendrier babylonien demeura en usage jusqu’à l’époque romaine. Avec le temps, les Romains semblent avoir progressivement abandonné le calendrier lunaire au profit d’un système fondé sur l’année solaire. Ils mirent ainsi en place un calendrier de 355 jours, composé de mois de 29 ou de 31 jours, à l’exception de février, qui ne comptait que 28 jours. Afin de maintenir l’accord avec le cycle des saisons, un mois intercalaire de 22 ou 23 jours était ajouté tous les deux ans. Toutefois, il est généralement admis que les pontifes romains manipulaient fréquemment ce système en ajoutant ou en supprimant ces mois intercalaires à des fins politiques, notamment pour prolonger des mandats ou retarder des élections. Ces pratiques entraînèrent une dérive croissante du calendrier, si bien qu’à l’époque de Jules César, celui-ci accusait un décalage d’environ trois mois par rapport aux saisons.

Face à cette situation, Jules César, devenu dictateur de Rome, chargea l’astronome gréco-égyptien Sosigène d’Alexandrie de réformer le calendrier. Le calendrier julien qui en résulta avait une durée de 365 jours et six heures et introduisait un jour intercalaire supplémentaire, ajouté au mois de février tous les quatre ans, afin de compenser la dérive induite par un cycle annuel de 365,25 jours, alors considéré comme la durée exacte de l’année solaire. Ce nouveau système établissait que les 1er, 3e, 5e, 7e, 9e et 11e mois compteraient 31 jours, tandis que les autres en compteraient 30, à l’exception de février, fixé à 29 jours. César modifia également le nom du mois de Quintilis, qu’il renomma Julius (juillet) en son honneur. Son successeur, Auguste, souhaita à son tour qu’un mois porte son nom : le mois de Sextilis fut ainsi rebaptisé Augustus (août). De plus, Auguste décréta que son mois devait être aussi long que celui de Jules César ; il retrancha donc le 29e jour de février pour l’ajouter au mois d’août, laissant février avec seulement 28 jours.

Le calendrier julien, intégrant les modifications apportées par Auguste, resta en vigueur pendant plusieurs siècles. Il présentait néanmoins une légère erreur, excédant la durée réelle de l’année solaire de 0,00781 jour, soit environ 11 minutes et 14 secondes. Cette différence, bien que minime, s’accumula au fil du temps et devint particulièrement problématique en 1582, lorsque l’équinoxe de printemps se produisit avec dix jours d’avance, le 11 mars au lieu du 25 mars. Ce glissement entraînait un décalage progressif des fêtes religieuses vers des périodes de plus en plus précoces de l’année. Afin de remédier à cette situation, le pape Grégoire XIII instaura un nouveau calendrier, dit grégorien, en supprimant dix jours de l’année en cours : le 4 octobre fut ainsi immédiatement suivi du 15 octobre. Il introduisit également des règles destinées à corriger la dérive résiduelle du calendrier julien, notamment en supprimant les années bissextiles divisibles par 100, sauf lorsqu’elles sont également divisibles par 400. Malgré ces ajustements, le calendrier grégorien n’est pas parfaitement exact : son écart résiduel de 0,0003 jour par rapport à l’année tropique réelle s’accumulera pour atteindre une journée entière au bout d’environ 3 300 ans.

La quête de précision ne s’arrêta pas aux calendriers. Les cadrans solaires se révélèrent insuffisants : les heures qu’ils indiquaient correspondaient à un douzième de la durée du jour ou de la nuit et n’avaient donc pas toutes la même longueur, puisque les heures étaient plus longues en été, lorsque les journées s’allongeaient, et plus courtes en hiver, lorsque les jours raccourcissaient. Au Moyen Âge, les astronomes arabes puis les horlogers européens instaurèrent progressivement l’heure uniforme. Ceci marqua une rupture profonde : le temps devint abstrait, uniforme, indépendant de la lumière du jour. Avec l’horloge mécanique naquit la temporalité moderne, rigoureuse et implacable, héritière lointaine de ces premières ombres tracées par le Soleil sur la terre.


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